En passant par la montagne PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Annabelle Cottaz   
Dimanche, 26 Avril 2009 09:11
La montagne comme outil éducatif.
 
L'association "En passant par la montagne" (EPPM), fêtera l'an prochain son 15ème anniversaire. Durant toutes ces années, l'association a permis à plus de 2 200 jeunes qui sont dans une situation difficile, d'exclusion sociale, d'échec scolaire, de maladie ou de handicap, de trouver, par la montagne, une motivation pour dépasser cette situation. Pourtant, rien au départ ne permettait de lier "montagne" et "travail social". Il aura fallu toute la volonté de Marc Batard, Guide de haute montagne et himalayiste reconnu, pour créer l'association en 1995 et développer l'idée que la montagne est « une formidable école de la vie » pour ceux qui sont en marge de la société. Depuis, de nombreux travailleurs sociaux considèrent que la pratique d'une activité en montagne contribue à la construction personnelle et à la socialisation par l'apprentissage de valeurs. Le dépassement de soi, la confiance en l’autre, la solidarité, l’humilité, et la volonté en font partie. Les structures sociales (maisons d’arrêt, centres d’action éducatif ou de formations, associations de prévention etc.) intègrent ainsi à leurs projets pédagogiques un « projet montagne » en s’appuyant sur l’association EPPM. Cette année encore, une trentaine de projets devraient voir le jour (avec au moins séjour par semaine en été) ! 

Le rôle de l’association
En amont, l’association veille à ce que le projet soit adapté aux problématiques du public en question. En effet, les objectifs pédagogiques d’un institut médical éducatif (IME) sont différents d’un centre éducatif renforcé (CER). Eléonore Mourier, chargé de mission à l’association EPPM, explique que « dans le premier cas, l’objectif sera de permettre à des personnes en difficulté de découvrir le milieu montagnard sans prise de risque et d’élargir ainsi leur horizon. Dans le second cas, l’objectif sera de provoquer une rupture avec le milieu d’origine et de rétablir, par la pratique d’activités « à risque », la confiance en soi, en l’autre et en l’adulte ». Ainsi, chaque sport développe ses propres valeurs. Pour la raquette à neige ou la randonnée en cordée, se sera surtout l’esprit de groupe qui sera mis en avant. Pour l’escalade, c’est principalement l’autonomie et la confiance en l’assureur. Mais chaque discipline peut aussi s’adapter au public ; durée, itinéraire, tout est modifiable. Pour Eléonore, même un séjour escalade peut être progressif : « Au début, les jeunes grimpent en falaise école. La présence d’une route à proximité les rassure ; ils ne sont pas perdus en pleine montagne. Par la suite, ils auront la possibilité de faire de la via ferrata pour travailler sur la peur du vide. Enfin, ils pourront tenter l’escalade sur glace pour se rapprocher du milieu de la haute montagne et apprendre de nouvelles techniques de grimpe. Le séjour se terminera par un temps fort : une ascension sur deux jours avec une nuit en refuge ! ». En revanche, ces projets nécessitent une préparation physique et mentale très importante. « Quitter la banlieue parisienne le matin et dormir en gîte le soir constitue pour certains un changement de milieu radical auquel il faut les préparer », souligne Eléonore. Le rôle de l’association est aussi de former des professionnels de la montagne au travail social et de les recruter, selon leur motivation et leurs aptitudes, sur un projet en particulier. Pendant le séjour, un membre de l’association est toujours présent. Il participe au projet et réalise des bilans à chaud avec les animateurs et les jeunes en fin de journée. Ces temps de paroles permettent à chacun de verbaliser ce qu’il a vécu. Enfin, un autre bilan, à froid, est réalisé quelques mois après le séjour au sein de la structure sociale. Pour Eléonore, « ce qui est vraiment magique dans ce travail, c’est de suivre de A à Z un projet ! »
  
Le rôle des travailleurs sociaux
Si des structures sociales choisissent la montagne comme outil éducatif, c'est qu'elle est le lieu privilégié pour vivre une expérience humaine forte et qu'elle est un milieu "cadrant". En effet, pour Eléonore, « l'intérêt est d'amener les jeunes dans un endroit qu'il ne connaissent pas ». Ainsi, plus le groupe s’approche de la montagne, et plus l’aspect technique prend de l’importance ; on parle gants, piolet, froid. Les éducateurs peuvent alors se dispenser de poser un cadre rigide comme dans le quartier ou l’institution dont les jeunes sont issus. D’autre part, les projets montagne permettent aux jeunes de voir les rôles sociaux se transformer. Le leader de la cité ne sera pas nécessairement le leader du groupe de montagne ! De même, de nouvelles compétences apparaissent. Les jeunes disent parfois d’un camarade « nous n’aurions jamais cru qu’il y arriverait ». Les cartes se redistribuent. Dans un même projet, certains jeunes réussissent, d’autres échouent. Les éducateurs doivent ainsi se montrer particulièrement vigilants avec les jeunes qui éprouvent le sentiment d’avoir raté l’aventure, la blessure narcissique pouvant être très forte.  Au retour du séjour, des liens entre échec en montagne et échec dans la vie de tous les jours (pour une recherche d’emploi par exemple) devront être mis en place. Le chemin est parfois long pour atteindre l’objectif final mais « si l’on veut, on peut » ; tel sera le message des éducateurs. Le rôle du travailleur social est donc très important au moment de l’ascension. Il doit détecter les personnes en difficulté et pousser le groupe à « porter » ces personnes là. En effet, le but premier est d’amener tous les jeunes au bout de l’aventure. Pour y parvenir, « il faut parfois savoir réduire son objectif en cours de route », conseille Eléonore.   

Le rôle du guide
Certains jeunes vous diront qu’une telle expérience « ça ne se raconte pas, ça se vit ».En effet,  l’expérience est unique : les jeunes ne sont pas sûrs de la vivre à nouveau. D’autre part, ils bénéficient d’un guide, figure centrale et mythique. Ce dernier permet souvent aux jeunes de se réconcilier avec le monde des adultes. En effet, le guide n’est pas dans la compassion mais dans le concret : « nous devons nous rendre à tel endroit ». Les jeunes sont contraints de lui faire confiance d'emblée car c'est lui qui sait par où passer pour éviter les crevasses, qui connaît les manipulations de corde etc. Grâce au guide, les jeunes apprennent aussi à détecter et à maîtriser les risques. Regarder la météo avant de partir, préparer son matériel : rien ne doit être négligé. Le guide leur fera également prendre conscience de l’importance des règles. Cette notion doit surtout être abordée avec des adolescents ou avec des personnes alcolo-dépendantes. En effet, les premiers sont dans une période où le rapport aux règles est difficile, alors que les seconds sont tout simplement inconscients du risque en tant que tel. Finalement, Eléonore caractérise le guide comme un « passeur » car il fait découvrir un univers et essaie de transmettre sa passion. Ainsi, si certains jeunes accrochent avec les activités de montagne, l'association EPPM  leur propose de participer au « groupe montagne » pour se perfectionner et « obtenir des billes » dans ces domaines, comme le dit Marie Vaillant, l’autre chargé de mission de l’association. Des perspectives d’avenir peuvent alors s’ouvrir pour ces jeunes : travaux sur corde, animateur en salle d’escalade etc. 

Les projets en montagne apportent visiblement beaucoup aux publics en difficulté : apprentissage de l’autonomie, vie de groupe, maîtrise de soi, relation à l’adulte plus saine, résistance à la frustration, projection dans l’avenir… Ils sont également formateurs pour les travailleurs sociaux qui voient leurs jeunes sous un autre jour. Le lien qui s’est crée et les expériences vécues lors des séjours, faciliteront leur travail quotidien. Enfin, ils permettent aux guides d’éveiller la symbolique de l’ascension chez un public en perte de repères ; oui, il faut se dépasser en montagne comme dans la vie de tous les jours ! 

.................... en plus ....................
 
 
L’association « en passant par la montagne » c’est aussi:

- Des chantiers environnementaux pour impliquer les jeunes et les aider à financer leur projet montagne (une journée de travail subventionne une journée avec un guide). Ils pourront aussi s’enrichir de nouveaux savoir-faire (partage de connaissances avec les locaux du chantier).

- Des clubs d’escalade où des personnes porteuses de handicap ou en difficulté sociales pratiquent l’escalade avec « monsieur tout le monde ». 

- La formation des travailleurs sociaux à l’outil éducatif de la montagne (intérêts et contraintes de l’outil, mis en place d’un projet montagne adapté au public accueilli et au projet pédagogique de la structure, etc.).

- Des actions de recherche, d’expérimentation et d’évaluation de projets pour améliorer la connaissance de l’outil montagne dans le travail social (colloque, études, …).

- Echanges d’expériences et soutien à des projets montés et développés à l’étranger (Algérie, Mali, Italie, Pologne) 

Zoom sur le club d’escalade du Fayet

Ce club d’escalade « adapté » est né il y a cinq ans au sein de l’association EPPM. Le club compte une quinzaine d’adhérents qui se retrouvent chaque mardi pendant les périodes scolaires. Parmi les adhérents, certains sont porteurs de handicap physique ou mental, d’autres rencontrent des difficultés sociales. On retrouve également des bénévoles de l’association et  « monsieur tout le monde ».  Ainsi, le club est avant tout un lieu de partage et de rencontre. Valérie, responsable du club du Fayet depuis deux ans, aime ce « mélange des publics ». On y oublie la différence et notre regard sur l’autre change. Mais ce qui la pousse à encadrer ces jeunes, c’est de voir leur évolution au cours de l’année. « Certains ont vraiment fait de gros progrès. C’est le cas de Jérémy. Au début, il ne faisait les voies qu’à moitié. Maintenant, il les enchaîne presque toutes ! ». Chacun peut aller à son rythme, il n’y a pas de compétition. Certains savent assurer, d’autres pas encore, mais cela viendra … Et à la question : « quelles sensations te procurent l’escalade ? », Laurent, un des piliers du club, répond : « J’aime le contact avec la paroi et les prises. Il faut trouver son chemin et la bonne position, mais avec un peu de technique, c’est plus facile. Chaque année, j’apprends de nouvelles astuces ». Laurent travaille au CAT (centre d'aide par le travail) de Sallanches et ce qu'il apprécie par-dessus tout, c’est la « bonne ambiance » qui règne lors des séances. En effet, lui, comme ses amis, grimpent avec le sourire et les vannes fusent de tous côtés ! Il faut dire qu’ils se connaissent tous... Des repas et des sorties à la journée sont organisés fréquemment pour renforcer cette convivialité. Cette année, une cascade de glace était au programme mais elle a dû être annulée à cause du mauvais temps. En revanche, une sortie raquette a pu avoir lieu l’an passé. Pour Valérie « c’est l’occasion de se voir dans un autre contexte et de rencontrer les parents des jeunes ». Le succès du club du Fayet a même poussé, fin 2007, l'association EPPM a lancer un club similaire dans le bassin annecien (à Meythet). En effet, ces clubs permettent à des publics en difficulté de prendre confiance en eux, d'acquérir de l'autonomie, de progresser dans une activité et de développer des liens sociaux. Rien que ça, c'est déjà pas mal ! 

Mise à jour le Dimanche, 26 Avril 2009 09:24
 
©TVMountain 2008 la télévision de montagne